une hypothèse

Il y a chez Bernard Friot une énergie et une clareté dans l’exposition de ses travaux de recherches et de sa proposition politique qu’on ne peut y être insensible, pour peu que l’on se donne la peine de l’écouter ne serait-ce qu’une demie-heure. Que Frédéric Lordon, au fil des livres, se soit rapproché des thèses de Friot, et qu’il en offre un développement plus précis quant à certains aspects moins explicités tels que l’écocide capitaliste ou la place des luttes féministes, LGBTQ+, anti-impérialistes et anti-coloniales, donnent à leur collaboration une force jusque-là inédite dans le champ intellectuel de la gaude radicale au 21e siècle.

Le concept formidable du déjà là révolutionnaire, la réhabilitation stratégique du vocable ”communisme”, avec certaines astérisques, la présentation de sa désirabilité aujourd’hui ou encore la démonstration saisissante du caractère rétrograde et trompeur du salaire à vie dans sa version capitalo-compatible (à ne pas confondre avec la bien plus vaste garantie économique générale) ne sont que certains des éléments cruciaux de cette hypothèse macrosociale considérablement élaborée. Que ces idées soient portées par un humanisme chrétien anti-autoritaire du côté de Friot et une délicieuse habileté dialectique doublée d’un humour redoutable chez Lordon ne gâche rien.

Convaincu-e-s ou non, prêtez-leur une oreille attentive. Les jours où la lutte politique décourage, accable, déprime, angoisse, désarme, de telles paroles représentent une puissance mobilisante et une source de réjouissance nécessaires. Cela nous rappelle aussi le niveau de rigueur intectuelle et de pédagogie que nous pouvons exiger de la classe politique, et dont certain-e-s sont encore capables. La conversation ci-dessus, animée par Marina Simonin des excellentes éditions La Dispute accompagnée d’une foule critique et motivée réunie dans l’historique salle Ambroise Croizat de la Bourse du Travail de Paris est un excellent point de départ, leurs livres étant bien sûr la destination suivante.

Répression policière lors de la manifestation du 1er mai 1906, héliotypie, 9 × 13,8 cm.
Friot-Bernard-Entretien-Ballast-I-06.2019

Friot-Bernard-Entretien-Ballast-II-06.2019

”Que le processus électoral « sec » ne puisse rien engendrer, ça oui, j’en suis persuadé — je veux dire « rien engendrer » à la hauteur de ce qui est requis par des temps écocidaires. Qu’on puisse s’épargner les fusils, ça oui, je le souhaite — mais souhaiter est la seule chose que nous puissions faire. Vous connaissez aussi bien que moi l’histoire des expériences de gauche et la manière dont la plupart se sont terminées : soit dans l’absorption « parlementaire », soit dans le sang. Je pense que nous devons être assez d’accord sur le fait que le verrou réside dans la propriété privée lucrative des moyens de production et qu’il ne se trouve aucune solution parlementaire à même de le tirer. Alors quoi d’autre sinon les fusils ? Eh bien oui : un « 1936 accompli » — j’aime beaucoup votre formule. Je pense que le seul moyen de dissuader la réaction tient dans le spectacle impressionnant de la multitude mobilisée en masse, c’est-à-dire devant le sentiment qu’inspirent à la fois le nombre et son degré de détermination. Condition nécessaire seulement, en tout cas unique solution, du moins je n’en vois pas d’autre, pour enrayer l’escalade violente d’une bourgeoisie qui a déjà assez montré dans l’Histoire qu’elle était prête à tout.”

Entre mai 1943 et mars 1944, sur le territoire français encore occupé, seize hommes appartenant à tous les partis politiques, tous les syndicats et tous les mouvements de résistance vont changer durablement le visage de la France. Ils vont rédiger le programme du Conseil National de la Résistance intitulé magnifiquement : “Les jours heureux”. Ce programme est encore au cœur du système social français puisqu’il a donné naissance à la sécurité sociale, aux retraites par répartition, aux comités d’entreprises, etc. Ce film vise à retracer le parcours de ces lois, pour en réhabiliter l’origine qui a aujourd’hui sombré dans l’oubli. Raconter comment une utopie folle dans cette période sombre devint réalité à la Libération. Raconter comment ce programme est démantelé depuis, questionner la réalité sociale d’aujourd’hui, et voir comment les valeurs universelles portées par ce programme pourraient irriguer le monde demain.