poé$ie. très brève réfléxion sur l’émeute

par Christophe Papillon

Les récentes manifestations qui ont jailli des mouvements Black lives matter et Defund the police, lorsqu’elles ont dépassé les limites de l’insurrection pacifiste, ont donné lieux à d’ardentes vagues de pillages et de vandalisme, accompagnées de ripostes acerbes et déterminées contre différents corps de police. Ce fut entre autres le cas à Montréal, où les bureaux de change pillés, les ordures en flammes montées en barricades ou les quelques Rolex extirpées de derrière les vitrines de bijouteries, préalablement fracassées à coups de Fenders volées, témoignaient de l’intensité des événements. 

Ces actes spécifiques à l’insurrection violente – caractérisés par le vandalisme, le pillage et les affrontements entre manifestants et policiers –, aux apparences essentiellement antisociales, se révèlent pourtant appartenir, de manière tout à fait cohérente, aux dynamiques normales de l’idéologie dominante, et cela au même titre que l’achat de devises étrangères, d’une montre de luxe ou d’une guitare électrique. 

 « Toute marchandise est accessible, pour tous, ici et maintenant » et « Le citoyen s’accomplit pleinement en fonction de ce qu’il possède ». Ce sont là, grossièrement, les axiomes essentiels de la publicité marchande. On stimule l’achat d’une chose en célébrant le capital de bonheur et de reconnaissance sociale qui lui est apposé, puis on amplifie le désir d’acheter en présentant ladite chose comme tout de suite accessible, et cela tout en prenant soin de farder le prix de vente, seule limite à l’acquisition. 

Exposés ainsi, les principes qui sont mis de l’avant pour inciter à acheter apparaissent comme étant les mêmes qui motivent à piller : l’accomplissement du désir d’acquérir, ici et maintenant, toutes les marchandises à portée de main, pour atteindre un capital symbolique qui serait exclusif à leur acquisition. Ainsi, à la manière de la rhétorique publicitaire, en faisant fi du prix d’une marchandise, le pillage s’affirme comme l’accomplissement, au mot à mot, de la logique de la consommation universelle et instantanée.

Il en va de même pour le vandalisme, d’autant plus qu’il se rapporte à la propriété privée ; concept qui, entre autres, permet au propriétaire tous les usages de la chose possédée, y compris sa destruction. De fait, le vandalisme peut être compris comme une manière négative de posséder : en le détruisant ou en l’altérant, le vandale affirme sa supériorité sur l’objet et peut en jouir à la manière normalement exclusivement réservée aux possédants. Sous cet angle, comme pour ce qui est du pillage, le vandalisme respecte à la fois les impératifs publicitaires, qui motivent l’appropriation instantanée des marchandises, et ceux de la propriété privée, dont l’usage ultime est la destruction de l’objet possédé. 

La possession négative, par la destruction ou l’altération de ce qui est « normalement » hors de portée, s’applique aussi quand elle est dirigée à l’endroit du policier. En altérant son intégrité physique, on en vient aussi à altérer, ne serait-ce que ponctuellement, l’aura d’intouchabilité dont le policier est entouré et à mettre à nue son accessibilité réelle. À cela s’ajoute que le policier a, entre autres fonctions essentielles , celle de protéger les marchandises et leur possession-destruction exclusive. D’attaquer un policier, dans un contexte de pillage et de vandalisme, est en cela un moyen détourné d’affirmer sa supériorité sur ce qu’il protège.

Cela dit, les propos précédents ne doivent en rien être interprétés comme voulant réduire l’émeute à un événement marchand. Bien qu’elle s’inscrive dans un rapport direct avec la marchandise, en cela qu’elle permet une reconfiguration momentanée du rapport entre les humains et les choses, l’insurrection violente est aussi un moment d’expression individuelle et de socialisation rares et puissants. Certaines personnes l’expérimentent comme un terrain de luttes politiques, d’autres comme une opportunité d’extérioriser une colère ou une joie vives, d’autres encore comme une brèche ouverte sur un ailleurs émancipateur, autrement inatteignable dans les limites normatives des différentes institutions. Parallèlement, en elle, des solidarités se révèlent, des amitiés se fondent et des amours se nouent.

Ken Knabb parlait de joie de la révolution, Raoul Vaneigem de poésie qui consacre les émeutes et épouse la révolte : tous deux faisaient référence à cette qualité sans véritable contour, unique à l’insurrection violente, qui l’extirpe des marchandises tout en l’inscrivant radicalement en elles, s’exprimant à la fois comme une manifestation détournée des valeurs sociales dominantes et un espace d’émancipation momentanée hors de l’idéologie qui les contient. C’est cette dimension trouble,  parfaitement absente des dynamiques marchandes, qui la rend tout aussi parfaitement hors de portée de ces mêmes dynamiques, faisant de l’émeute une irrécupérable poésie.


Mobilisations contres les ”violences policières” en 2020

par Gwenola Ricordeau

Je vous écris d’un pays qui a pensé qu’il suffisait d’ouvrir les yeux pour voir. Et puis qu’il suffirait de montrer l’infâme pour susciter l’indignation et le scandale. Et que par sa seule existence, le spectacle du scandale ferait cesser l’infâme.

Ce que je sais de l’infâme, c’est que les larmes des blanc-hes et les réformes n’y changeront rien.

Ce que je sais, c’est que c’est pied à pied qu’il faut lutter contre la police. Que c’est ainsi qu’on la fait reculer, car elle ne recule que quand nous avançons. Car elle ne recule que quand nous attaquons.

Autant en emporte le vent réformiste. Les mauvais jours finiront.

lundi.am/Mobilisations-contre-les-violences-policieres


Sean Bonney, 1969–2019

The main problem with a riot 

is that all too easily it flips into a kind of negative intensity, that in the very 

act of breaking out of our commodity form we become more profoundly 

frozen within it. Externally at least we become the price of glass, or a pig’s 

overtime. But then again, I can only say that because there haven’t been 

any damn riots. Seriously, if we’re not setting fire to cars we’re nowhere. 

Think about this. The city gets hotter and deeper as the pressure soars.

Letter on Riots and Doubt (Friday, August 05, 2011), in All This Burning Earth. Selected Writings, 2016

Poet and critic Sean Bonney was born in Brighton, England. He grew up in the north of England and lived in London for much of his life. His work, influenced by the British Poetry Revival of the 1960s and 1970s, was known for its engagement with political activism and progressive ideals. He often performed at protests, as well as in pubs and other public spaces. Bonney taught a seminar on poetry and revolution at the University of Cambridge and was an organizer of the 2012 Poetry and Revolution conference at Birkbeck, University of London, where he earned his PhD a year later.

Bonney’s many collections of poetry include Our Death (2019), Letters Against the Firmament (2016), which was the 2015 Verso Book of the Year, The Commons (2011), Blade Pitch Control Unit (2005), and Happiness: Poems After Rimbaud (2011). He also published criticism on the work of Amiri Baraka, Anna Mendelssohn, Jean Genet, Ulrike Meinhof, and others. His articles appeared in the ICA Bulletin, PORES: A Journal of Poetics Research, Mute, and elsewhere. With his wife, the poet Frances Kruk, he edited the press Yt Communication.

In 2015, Bonney moved from London to Berlin, Germany to work as a postdoctoral researcher at the John F. Kennedy Institute for North American Studies at Freie Universität Berlin. He died in an accident in Berlin in 2019.


Étienne Prudhomme

La rue, techniques mixtes sur papier, 2020.
Dessin original pour Montjoies, don de l’artiste.

Étienne Prud’homme est né à Montréal en 1987. À la suite d’un parcours collégial en art et en cinéma, après avoir flirté avec l’histoire et la littérature sur les bancs universitaires, il se consacre aujourd’hui au dessin – à l’encre de Chine et à l’aquarelle – et, depuis tout récemment, à la peinture sur toile. Autodidacte, il oriente son travail artistique sur l’histoire urbaine, les enjeux politiques, les constructions insolites ainsi que le rêve et ses ambiances. Fort de plusieurs expositions à Montréal et d’une à Gap, en France, en 2018, il collabore avec des revues comme Liberté, Planches et Perceptions. Il travaille actuellement à un projet architecturo-historique portant sur la ville de Montréal. Il a publié en 2020 l’ouvrage Bienvenue les profondeurs aux éditions Omri.

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